Après Liverpool-Real Madrid, faut-il craindre des débordements aux Jeux olympiques 2024 ?
SECURITE•La finale de Ligue des champions samedi au stade de France a été entachée de nombreux incidents. Inquiétant à deux ans des Jeux olympiques à Paris ?
Jean-Loup Delmas
L'essentiel
- L’entrée au stade de France, pour la finale de la Ligue des champions de samedi, a tourné au fiasco total, mettant en lumière l’inexpérience de la France pour la gestion des foules de supporteurs.
- Problème : le pays accueille deux énormes évènements sportifs – la Coupe du monde de rugby et les Jeux olympiques – dans les deux ans à venir.
- La France est-elle condamnée à revivre les scènes d’hier, ou le problème était spécifique à ce match ?
De la 67e finale de la ligue des champions, disputée ce samedi au Stade de France (Saint-Denis), on retiendra la victoire de Madrid, le match impérial de leur gardien Thibaut Courtois, mais aussi les scènes de chaos aux abords du stade et dans les rues parisiennes. Le match a ainsi commencé avec plus d’une demi-heure de retard, en raison de personnes rentrant dans le stade sans billets et des forces de sécurité totalement dépassées. A Paris même, une charge policière dans un bar plein de supporteurs de Liverpool a été massivement relayée sur les réseaux sociaux, tandis que du gaz lacrymogène était utilisé, aux abords du stade comme dans les fan zones.
Un échec vivement critiqué par la presse étrangère : « Sécurité en crise », pour El Pais, Die Zeit et The Guardian parlent de « chaos » et CNN de « gâchis ». La France a donc exposé au monde ses problèmes de gestion des foules et des supporteurs, à seulement un an d’accueillir la Coupe du monde de rugby 2023, et à deux des Jeux olympiques en 2024. Deux évènements planétaires, parmi les plus massivement suivi du monde sportif (avec la Coupe du monde de football). Alors qu’une réunion ministérielle rassemble lundi es organisateurs de la finale de Ligue des champions, la police et les autorités locales pour « cerner les dysfonctionnements » une question s’impose : La France sera-t-elle prête ?
Emportés par la foule (sportive)
« C’est forcément inquiétant, ne serait-ce qu’en termes de visibilité, abonde Clément Lopez, sociologue des organisations sportives et de la gouvernance du sport en France à l’université Paris-Saclay. La finale de la ligue des champions est l’un des évènements les plus médiatisés dans le monde, et cela fait une mauvaise publicité au pays. » De quoi peut-être même dégoûter certains fans de venir en France pour d’autres évènements sportifs ? « On ne peut pas l’exclure », regrette le chercheur.
Même constat chez Ronan Evain, directeur général de Football Supporters Europe (FSE) : « La France répète sans cesse les mêmes erreurs dans sa doctrine sécuritaire de gestion des foules sportives. Il n’y a aucune remise en question, quoi que l’ultra-médiatisation des évènements d’hier à l’échelle mondiale va peut-être permettre de cesser cette politique de l’autruche. »
Déploiement de forces
En plus de ce traitement sécuritaire de la foule, « avec un afflux de policiers et une utilisation des lacrymogènes », le directeur général déplore l’inexpérience de la France : « Les déplacements de supporters pour les matchs à l’extérieur sont quasiment tous interdits en France, ce qui fait que les forces de l’ordre et les préfectures ne savent plus gérer les foules ».
Faut-il céder à la panique pour autant ? Pas forcément « La France a organisé plusieurs évènements sportifs majeurs récemment, comme la Coupe du monde 2007 de rugby ou l’Euro 2016 en football, dans un contexte en plus particulièrement attendu de post-attentat. Le tout n’a pas été émaillé de trop d’incidents majeurs », rassure Clément Lopez.
Pas de football, pas de panique
Les deux messes sportives à venir ont de plus une différence majeure avec le match d’hier : elles ne concernent pas le ballon rond. De quoi potentiellement tout changer. Samedi, Pierre Barthélemy, avocat de plusieurs groupes de supporteurs français, était présent aux abords du stade de France comme observateur de l’association Football Supporters Europe, dont il fait partie du conseil d’administration. Il déclare : « Les autorités françaises paniquent dès qu’il s’agit de football, considérant que ce sont des évènements beaucoup plus à risque que pour d’autres sports. On voit donc apparaître des dispositifs mal agencés, inédits, sans habitudes de la part des agents de sécurité, ce qui crée des problèmes de gestion des flux. »
Dans d’autres événements sportifs, les autorités « emploient des méthodes plus classiques et habituelles, permettant moins d’incidents et de heurts », explique l’avocat. Rien ne dit donc que la Coupe du monde de rugby ou les Jeux olympiques créeront ce genre d’incidents. Analyse partagée par Ronan Evain : « Les supporteurs d’autres sports sont traités différemment, on ne verra donc pas les mêmes erreurs qu’hier pour d’autres compétitions ».
Par ailleurs les passionnés de rugby ou de JO n’ont pas des comportements similaires « Les sports hors football ne déclenchent pas la même passion, ni le même élan populaire, ajoute Clément Lopez. La foule qui désire voir une épreuve aux Jeux olympiques n’a pas les mêmes attentes, les mêmes comportements, la même densité, que pour une finale de Ligue des champions ».
Autre spécificité du match d’hier, le Stade de France. Ou plutôt sa localisation : en Seine-Saint-Denis, loin de Paris, ville qui accueillait la plupart des supporteurs se rendant ensuite au stade. C’est notamment l’accès peu évident au Stade de France depuis le RER qui aurait créé une partie des incidents, à en croire l’avocat : « Il aurait fallu davantage de stadiers pour orienter les gens, et mieux répartir la foule entre les différentes entrées du stade ». Des erreurs qui montrent l’inexpérience de la France, mais qui devraient être plus faciles à éviter dans des stades plus modestes, et mieux desservies.
Enquête en cours
Un problème qui se posera moins lors de la Coupe du monde de rugby par exemple, où la plupart des matchs se joueront hors de cette enceinte, « dans de plus petits stades, avec des supporteurs sur place dès le matin, car la distance entre le centre-ville et le match est beaucoup plus courte », rassure Pierre Barthélemy.
« Avant samedi soir, personne ne remettait en cause la France pour organiser les évènements sportifs à venir », contextualise Clément Lopez, « preuve que jusque-là, le pays s’était plutôt bien débrouillé ». Reste donc à la nation de tirer les leçons du chaos d’hier afin d’en faire un triste phénomène isolé, et non la réalité du sport en France. « Le pays ne peut échapper à son autocritique », note Ronan Evain. L’UEFA, l’organisation européenne du football, a notamment ouvert une enquête.