Que savait l’Eglise, qui ouvre ses archives, des agressions de l’abbé Pierre ?

Abbé Pierre accusé d’agressions sexuelles : Que savait l’Eglise qui ouvre exceptionnellement ses archives ?

exhumationAprès les nouveaux témoignages sur les agressions sexuelles attribuées à l’abbé Pierre, l’Eglise a annoncé mettre, avant l’heure, à la disposition des chercheurs ses archives concernant le prêtre. Que peut-on attendre de ces documents ?
Hélène Ménal

Hélène Ménal

L'essentiel

  • Dix-sept nouveaux témoignages, directs et indirects, accusent l’abbé Pierre d’agressions sexuelles.
  • Jeudi, après ces nouvelles révélations, l’Eglise a ouvert aux chercheurs ses archives sur le prêtre, qui n’auraient été théoriquement consultables qu’en 2082.
  • S’il est attesté que l’Eglise savait dès les années 1950 qu’Henri Grouès avait un comportement déviant, toute la question est de savoir comment et pourquoi la mémoire de ces informations s’est perdue.

Pourquoi l’icône ne tombe qu’aujourd’hui de son piédestal ? Pourquoi le comportement de l’abbé Pierre envers les femmes n’est-il révélé au grand jour que dix-sept longues années après sa mort alors que ses penchants avaient déjà été détectés au sein de l’Eglise dès les années cinquante ? Après la diffusion, le 6 septembre, de 17 nouveaux témoignages accusant Henri Grouès d’agressions sexuelles commises entre 1951 et 2006, qui s’ajoutent aux sept déjà dévoilés en juillet, la Conférence des évêques de France (CEF) a annoncé ce jeudi, qu’au « regard de la gravité des révélations successives », elle ouvrait immédiatement à la consultation ses archives pour les documents relatifs à l’abbé Pierre. Que sait-on de ces documents ? Quel éclairage peuvent-ils apporter ? Que savait-on déjà ?

20 Minutes fait le point sur ce nouveau pan de « l’affaire abbé Pierre ».

Pourquoi cette « ouverture » des archives est exceptionnelle ?

Les documents concernés sont ceux conservés au Centre national des archives de l’Eglise de France (CNAEF), basé à Issy-les-Moulineaux, en région parisienne. Ils n’auraient pu être officiellement consultés qu’en 2082. Car, selon le règlement des lieux, « la durée de communicabilité […] est usuellement de 75 ans après la mort du prêtre ou du religieux » dont il s’agit.

Mais attention, cette ouverture prématurée, « pour permettre de faire toute la lumière », ne s’adresse qu’aux « personnes habilitées » : en premier lieu les experts de la commission d’enquête lancée par Emmaüs, puis les chercheurs et les journalistes. Après traitement des demandes – nombreuses déjà ce jeudi – les documents ne pourront être consultés que « physiquement », sur place.

De quels documents s’agit-il ?

Dans un long entretien donné ce jeudi à la radio chrétienne RCF, Mgr Eric de Moulins-Beaufort, le président de la CEF, parle « d’un dossier assez mince dans lequel il y a quelques lettres qui montrent, effectivement, que le bureau central de ce qui s’appelait à l’époque l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France, a pris connaissance du comportement de l’abbé Pierre ». « Il y a un élément sur le fait qu’il est parti en Suisse mais aucun détail sur ce qu’il s’y passe et je crois que c’est à peu près tout », ajoute-t-il. L’archevêque de Reims fait ici allusion à la décision, prise en 1957, à la fois par Emmaüs et les autorités cléricales, d’envoyer l’abbé Pierre dans une clinique psychiatrique helvète. Officiellement, pour raisons de santé, mais on sait désormais qu’il s’agissait de l’isoler après un long voyage aux Etats-Unis, marqué par de nombreuses frasques.

Dans les années cinquante toujours, l’abbé Pierre a été visé par un « contra sextum », une notion de droit canonique pour souligner un manquement à la chasteté. Il est par ailleurs flanqué d’un « socius », un compagnon censé l’assister mais surtout le surveiller.

Le CNAEF recèle sûrement les traces écrites de ces dispositions.

Que savait l’Eglise ?

En juillet, dans une tribune du Monde – intitulée « la compulsion sexuelle du clerc catholique paraît indubitable » – , quatre chercheurs de l’équipe sociohistorique de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase), devant laquelle la première victime de l’abbé Pierre s’est faite connaître, montrent que l’épisode suisse était connu des chercheurs, y compris grâce à des documents du CNAEF.

Une autre information montre encore plus clairement que la hiérarchie catholique était au courant, quasiment dès le départ, des déviances du prêtre. Il s’agit d’une lettre écrite en 1958 par l’archevêque de Paris et dévoilée par la cellule d’investigation de Radio France. Le cardinal Feltin prend la plume pour dissuader le ministre de la Fonction publique de décorer l’abbé Pierre au motif que « l’intéressé est un grand malade ».

Moine capucin de 1931 à 1937, Henri Grouès a dépendu durant cette période de son ordre, puis du diocèse de Grenoble une fois ordonné prêtre. Dans son rapport du 6 septembre, le cabinet Egaé mandaté par Emmaüs, reproduit une lettre de « Y. », écrite en 2005. Elle y raconte avoir subi un baiser forcé et des attouchements en mars 1981 lors d’une séance de dédicaces en Belgique. Cette lettre adressée à l’ordre des capucins a également été retrouvée dans les archives du diocèse de Grenoble.

Quelles leçons pour l’institution ?

« Quelques évêques ont su, c’est certain, un certain nombre de faits », reconnaît Mgr de Moulins-Beaufort, toujours sur RCF, rappelant qu’aucun évêque en fonction aujourd’hui « n’avait plus de 10 ans à l’époque ». Alors, pourquoi ces éléments n’ont-ils pas ressurgi plus tôt. Le président du CEF avance deux explications. « Il n’a pas vécu dans un cadre ecclésial […] Déjà à l’époque, après l’appel de l’hiver 54, il est consacré à son œuvre, il vit avec les personnes issues de la rue avec les différents compagnons qu’il accueille », souligne-t-il, supposant que les archives d’Emmaüs seront forcément plus éclairantes. L’archevêque de Reims note aussi que la figure polaire de l’abbé Pierre n’a « réémergé que dans les années 1990-2000 ».

Notre dossier sur l'abbé Pierre, par ici

Le temps de tout oublier ? « Pour nous aujourd’hui, la volonté – et nous travaillons à cela – [est] que quand dans sanctions sont prises contre quelqu’un, la mémoire puisse en être conservée. Je pense que, sans doute, la faiblesse de ce qui a été mis en place autour de l’Abbé Pierre, c’est que c’est resté relativement confidentiel, ça a été connu de peu de gens en réalité, ce qui fait que quand ces gens ont disparu ou sont sortis de fonction, eh bien on a un peu oublié cela », confesse-t-il.