Vingt ans après, la rénovation des banlieues a-t-elle tenu ses promesses ?

Vingt ans après son lancement, la rénovation des banlieues a-t-elle tenu ses promesses ?

causes et conséquencesAlors que l’Agence nationale de rénovation urbaine (Anru) souffle ses 20 bougies, les quartiers s’embrasent après la mort de Nahel, 17 ans, tué par un policier à Nanterre
Octave Odola

Octave Odola

L'essentiel

  • Il y a vingt ans, l’Agence nationale de rénovation urbaine (Anru) sortait de terre avec l’ambition de remodeler les quartiers prioritaires. Un rapport de députés LFI affirme cependant que l’Anru « n’a pas tenu ses promesses », malgré le gros budget accordé lors des différents programmes de rénovation urbaine.
  • Alors que l’Anru souffle ses 20 bougies, les quartiers s’embrasent après la mort de Nahel, 17 ans, tué par un policier à Nanterre. L'occasion aussi de faire le bilan.
  • Interrogés par 20 Minutes, François Piquemal, député LFI à l’origine du bilan, et Thomas Kirszbaum, sociologue spécialiste de la question, apportent leur éclairage.

Trois nuits de trouble après deux décennies de construction. Le décès du jeune Nahel, 17 ans, tué mardi à Nanterre (Hauts-de-Seine) par un policier, a révolté toute une partie du pays. Poubelles brûlées, magasins pillés, affrontements avec les policiers, etc. La France a été secouée par les dernières nuits de révolte, notamment dans les quartiers populaires. Personne n’a vraiment la tête à la fête. Pas même l’Agence nationale de rénovation urbaine (Anru) qui souffle sur sa vingtième bougie. La jeune adulte à l’argent de poche considérable (48,4 milliards d’investissement lors du premier programme) commence à être jugée.

Des députés insoumis se sont penchés sur son bilan. Avec la campagne « Allô Anru », François Piquemal justifie d’une trentaine de déplacements en quartiers pour juger sur pièces et sur place les travaux décidés par l’Anru. Pour le député insoumis de Haute-Garonne, le programme ne tient pas « ses promesses », comme il l’a détaillé le 12 juin dernier dans un rapport. « Dans beaucoup de quartiers, la situation ne s’est pas améliorée, elle s’est détériorée par endroits », constate pour 20 Minutes le parlementaire, qui compte dans sa circonscription trois quartiers concernés par le programme.



A l’origine, une loi d’orientation votée en 2003 crée l’Anru, qui naîtra un an plus tard avec deux objectifs listés à l’article 6 de la loi Borloo : mixité sociale, et développement durable. « Sur la mixité sociale, le pari initial était d’utiliser les démolitions comme un levier pour diversifier l’offre d’habitat dans les quartiers et attirer une population nouvelle, plus riche, et implicitement plus blanche, commente Thomas Kirszbaum, sociologue et chercheur associé au Ceraps, à Lille. L’Anru ne s’est saisie que très récemment de la question du développement durable. De nombreux discours et analyses convergent aujourd’hui pour dire que le modèle fondé sur la démolition systématique est devenu obsolète du fait de son coût financier et environnemental. Aucune des deux ambitions de la loi de 2003 n’a donc été tenue. »

« Des habitants trop peu consultés », selon LFI

Quelque 700 quartiers rénovés, plus de 100 milliards d’investissement, cinq millions d’habitants touchés lors de deux programmes distincts (PNRU puis NPNRU). « L’analyse qu’on fait, c’est que l’Anru s’est préoccupé des opérations sur le bâti, au point de délaisser d’autres sujets, comme l’accès aux droits communs, c’est-à-dire un service public efficace avec des humains à qui l’on peut s’adresser, précise François Piquemal, qui a pu s’entretenir avec l’Anru et espère lancer une mission d’information parlementaire sur le sujet. On a observé que les habitants étaient trop peu consultés, alors qu’il faut partir de leurs besoins. »

Accusée de manque de transparence par certains experts, l’Anru a tenté de « corriger le tir » selon Thomas Kirszbaum sur ce point en 2014, lors du lancement du NPNRU. Une loi a instauré la création de maison du projet, censée tenir au courant les habitants, et des conseils citoyens. « Tout ce qui relève du choix de démolir ou pas n’est jamais soumis à la concertation, relève l’expert. On invite les habitants à réfléchir sur le tracé des cheminements pédestres ou sur le nom du futur quartier. Mais les objectifs fondamentaux de la rénovation ne sont pas abordés, d’où la naissance de contestations. »

Récemment, contre les démolitions du quartier de l’Alma, à Roubaix, un collectif d’habitants planche sur un autre projet. A Toulouse, contre la suppression de 1.000 logements au quartier du Mirail, à force de voir des « bâtiments tomber au nom de la mixité sociale », certains habitants se montrent sceptiques, comme l’explique Mediapart.

L’exécutif assure vouloir « réaffirmer le besoin d’une politique de la ville »

Sur la rénovation urbaine et d’autres sujets, les maires de banlieue attendaient depuis des mois la tenue d’un conseil interministériel des villes (CIV). D’abord prévu à Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), il s’est finalement tenu à Matignon ce vendredi, au vu « du contexte particulier du moment selon Matignon ». « On ne répondra pas à la situation en retrouvant la tranquillité publique, il faut réaffirmer le besoin d’une politique de la ville », affirmait jeudi le cabinet d’Olivier Klein, ministre délégué de la Ville et du logement, qui devait détailler lors du CIV les annonces d’Emmanuel Macron à Marseille.

D’autant qu’entre la présidence et la politique de la ville, le lien est à retisser depuis « l’enterrement » du plan Borloo sur les quartiers prioritaires en 2018 par Emmanuel Macron. Et le dernier CIV s’est tenu… en 2021.


Notre dossier sur la mort de Nahel

La révolte actuelle contraindra-t-elle le pouvoir à s’investir davantage dans la politique de la ville ? A la lecture du passé, l’analyse ne semble pas tendre vers l’optimisme. « Il s’est produit deux grands épisodes de révoltes, au début des années 1980 et en 1990. Ça s’est traduit par des réorientations profondes de la politique de l’Etat en direction de ses quartiers, constate Thomas Kirszbaum. On aurait pu s’attendre à ce que les révoltes de l’automne 2005 aient le même impact. Cela n’a pas été le cas. » L’expert poursuit : « L’Etat a alors renforcé l’arsenal répressif en direction de ces quartiers, le mode opératoire de la police est devenu plus militarisé. En 2023, il y a fort à parier que le choix gouvernemental va être le même : renforcer la dimension répressive plutôt que d’agir sur les causes sociales et institutionnelles du malaise. »