La croix de fer tatouée sur le bras d’un policier à Paris est-elle un symbole néonazi ?
FAKE OFF•La photo du tatouage d’une croix de fer sur le bras d’un policier a choqué de nombreux internautes sur les réseaux sociaux
Aymeric Le Gall
C’est certainement le bras le plus (im)populaire du moment sur les réseaux sociaux. Depuis dimanche, une photographie prise depuis la terrasse d’un café parisien montrant un policier avec deux croix de fer tatouées sur le bras a beaucoup fait réagir sur les internautes. La personne à l’origine du cliché, qui a confirmé à Libération que la photo a bien été prise dimanche vers 17 h rue du Faubourg-Saint-Denis à Paris, a tweeté la photo en l’accompagnant du texte suivant : « Je buvais une bière en terrasse dans le 10e et des flics sont arrivés, dont un avec des tatouages de "croix de fer", c’est pas raciste là, c’est néonazi. »
FAKE OFF
Pour comprendre la signification de cet emblème, 20 Minutes a contacté Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite et coauteur du livre Les Droites extrêmes en Europe en 2015 (Seuil). « Qu’il s’agisse d’une croix de fer, ça ne fait absolument pas l’ombre d’un doute. Mais tout historien qui s’intéresse à l’histoire de l’armée allemande sait que la croix de fer n’a pas été inventée par les nazis », pose-t-il d’emblée.
« C’est une décoration créée au moment des guerres napoléoniennes, en 1813 très exactement, par le roi Frédéric-Guillaume III de Prusse. Elle a été décernée à tous les soldats allemands qui le méritaient, quel que soit le conflit, y compris pendant la Première Guerre mondiale, détaille Jean-Yves Camus. Elle a continué à être distribuée pendant la Seconde Guerre mondiale, avec une connotation nazie évidente puisque c’était le pouvoir de l’époque qui la décernait. Mais factuellement, on ne peut rien conclure de cette photo et des idées politiques de ce monsieur. »
L’ombre du IIIe Reich plane au-dessus de la croix de fer
Le chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) rappelle par ailleurs que la croix de fer est aussi « utilisée dans certains milieux "bikers", et par des groupes de musique de métal comme Motörhead, dont le frontman [le leader] Lemmy Kilmister, qui est mort il y a quelques années, portait régulièrement une croix de fer sans que cela ait aucune connotation néonazie. » Enfin, toujours selon Jean-Yves Camus, si l’on regarde encore plus loin dans le rétro de l’histoire, cet emblème peut aussi être assimilé à « des ordres de chevalerie, dont les Templiers, mais pas seulement ».
Cependant, il ne lui aura pas échappé que cette croix de fer est, dans l’imaginaire collectif, le plus souvent associée au régime nazi. « Effectivement, c’est immédiatement assimilé au national-socialisme et à la Seconde Guerre mondiale, parce que c’est l’événement le plus proche et le plus cataclysmique de l’histoire récente, admet-il. Cette croix était utilisée par Hitler dans un esprit d’appropriation de la continuité historique par le régime nazi, qui l’a distribuée à ses soldats, y compris aux soldats de la Wafen SS. » Pour Stéphane François, historien spécialiste du néonazisme interrogé par nos confères de Libération, la croix de fer « fait partie des symboles qui permettent de donner un marqueur, mais qui sont assez flous pour que ce ne soit pas trop connoté ».
« Les suites à donner sont à l’étude »
Pour autant, Jean-Yves Camus invite à la prudence en nous donnant pour exemple un cas particulier pouvant, lui aussi, prêter à une mauvaise interprétation. Présent lors de la manifestation contre les violences policières à Paris samedi, celui-ci raconte : « Je ne sais pas s’il s’agissait d’un manifestant ou d’un policier en civil, c’était tout près du cordon des forces de police, au coin du boulevard du Temple, mais j’ai vu quelqu’un qui portait un sautoir [sorte de collier] avec le marteau de Thor. »
« Immédiatement, ça renvoie à une imagerie "nordisciste", paganiste, germaniste, utilisée parfois dans des milieux d’ultradroite ou néonazis, mais aussi dans certains milieux musicaux, ou par des païens qui ne sont pas nazis, ou des gens qui ne savent pas ce que c’est… Prudence, il ne faut pas s’emballer outre mesure », plaide-t-il.
Il n’empêche, l’affaire a fait suffisamment de bruit sur les réseaux sociaux pour que la préfecture de police de Paris ne monte au créneau pour s’expliquer. Sur Europe 1, celle-ci a indiqué que « les tatouages permanents ou provisoires ne sauraient être admis dès lors qu’ils constituent un signe manifeste d’appartenance à une organisation politique, syndicale, confessionnelle ou associative ou s’ils portent atteinte aux valeurs fondamentales de la Nation ».
Elle reprend ainsi mot pour mot les termes d’une circulaire de la Direction générale de la police nationale (DGPN) datée du vendredi 12 janvier 2018 relative aux modalités du port de tatouages, barbes, moustaches, bijoux et accessoires de mode par les personnels des services actifs de la police nationale. Concernant le tatouage de ce policier, la préfecture de police a conclu que « les suites à donner sont à l’étude ».