Stupeur et lourd silence dans les rues de Cassis en confinement

Coronavirus : « Un papier pour faire pisser le chien ? C’est un gag ! », stupeur et lourd silence dans les rues de Cassis

REPORTAGEA Cassis, en ces temps de confinement, les gendarmes ont patrouillé sur le port pour vérifier les déplacements des uns et des autres, désormais strictement encadrés pour ralentir l’épidémie du coronavirus en France
Mathilde Ceilles

Mathilde Ceilles

L'essentiel

  • Désormais, les déplacements des Français sont réglementés, et font l’objet de contrôle de la part des forces de l’ordre.
  • A Cassis, les gendarmes, qui se voulaient pédagogues, font face à une population tantôt compréhensive, tantôt interloquée.
  • Les forces de l’ordre elles-mêmes ont des questions pour l’heure sans réponse.

De notre envoyée spéciale à Cassis

« Alerte dispersion », sourit Frédéric Coulomb dans son uniforme bleu de policier municipal. Au loin, deux personnes âgées prennent doucement la fuite alors que la patrouille se rapproche du couple. Leur tort ? S’être longuement assis sur un banc qui longe le port de Cassis, à contempler les bateaux. Une scène pour le moins banale il y a encore quelques heures dans cette commune des Bouches-du-Rhône, mais désormais totalement interdite par le gouvernement, épidémie de Covid-19 oblige.

Depuis ce mardi, les déplacements de l’ensemble des Français sont strictement limités, et chacun doit désormais avoir sur lui la fameuse déclaration sur l'honneur pour justifier son trajet auprès des policiers, détaillant la nature de son déplacement. Policiers et gendarmes patrouillent désormais dans les rues, à l’image du major François Raffin et du capitaine Jean-Noël Hinsinger, à l’affût du moindre signe de vie dans Cassis.



« Je trouve que ça va un peu loin »

« Il faut un papier pour faire pisser le chien maintenant ? » Du haut de ses 72 ans, Christian n’en croit pas ses oreilles. « Ah, ça, c’est le gag ! Je trouve que ça va un peu loin… Heureusement je n’ai pas vécu la guerre ! »

« C’est pour votre bien », tente le capitaine Hinsinger, qui lui rappelle l’amende allant jusqu’à 135 € que le septuagénaire encourt s’il se fait de nouveau contrôler… Les gendarmes ont eu pour consigne en ce début de semaine de parcourir les rues non pas dans le but de verbaliser, mais, ils l’assurent, à des fins « pédagogiques » dans un premier temps, afin que chacun soit informé.

« Vous croyez que je vais tapoter sur un clavier ? »

Une nécessité parfois auprès de certains Cassidains, qui ne cachent pas une certaine réticence. « On a contrôlé quatre jeunes qui jouaient au paddle dans un club désormais fermé », s’agace Dominique, policier municipal. « Je suis d’accord avec cette mesure, même, si, en même temps, ça m’emmerde un peu, explique sur le port de Cassis Ginette. Ça nous prive de notre liberté, quand même… »

La vieille dame n’a pas de papier sur elle. Et pour cause : elle n’a ni ordinateur ni Internet. « A 88 ans, vous croyez que je vais tapoter sur un clavier ? », lance-t-elle. « Vous n’avez pas de la famille qui peut vous imprimer ce document ? Il faudrait leur demander », suggère le major.

« Un bref déplacement »

Les gendarmes semblent être aussi une des rares sources d’information des Cassidains un peu perdus face aux consignes assez floues du gouvernement. « Est-ce qu’on pourra toujours voir le coucher de soleil ? », lance ainsi une dame. « On vous autorise juste à un bref déplacement à proximité de votre domicile », rappelle le capitaine…

Une notion qui pose des difficultés, y compris pour les forces de l’ordre, qui ont la libre appréciation de sa définition. « J’ai contrôlé tout à l’heure à Cassis un cycliste qui venait d’Aubagne, je lui ai dit qu’il n’était pas en règle, car il n’était pas près de sa commune », affirme le capitaine. Les gendarmes laissent toutefois le champ libre à un couple de personnes âgées qui partent randonner à Cassis, pour un parcours de 6 km.

« Ce qui me dérange, c’est ce silence »

Sur le port, la majorité des Cassidains a tout de même prévu le coup et se pressent avec leur attestation en main, donnant lieu à des scènes surréalistes, où des passants agitent leurs papiers devant les hommes en bleu… « Vous avez vu, je vous ai dit que j’allais acheter des cigarettes, et elles sont là ! », lance ainsi le jeune Thibault sur son scooter, contrôlé quelques minutes plus tôt par la patrouille. « On va juste à la pharmacie et on retourne chez nous, promis ! », souffle une femme quelques minutes plus tard.

« C’est très bien que les gendarmes soient dans les rues, estime Geneviève. Et les attestations, ça ne me dérange pas. Ce qui me dérange, c’est ce silence à Cassis. C’est angoissant… » « On habite une rue passante et on n’entend pas un bruit, se réjouit au contraire son mari, Jean-Fernand. Je signerais pour que ce soit tout le temps comme ça ! »

Les rues de Cassis sont en effet désertes. Dans ce centre-ville habituellement bondé, où les gens affluent sur les terrasses ou pour manger des glaces, on entend non pas les mouches, mais les mouettes voler, dans un lourd silence. Les gendarmes, à la recherche du moindre signe de vie, sont les rares à arpenter le centre-ville dans une atmosphère pesante. « En trente ans, je n’ai jamais vu Cassis comme ça, et je n’ai jamais eu à faire ce genre de choses, souffle le major Raffin. C’est étrange… »