A Beauvais, Marine Le Pen cultive la stratégie de la distance

Emeutes : A distance de la bataille, Marine Le Pen ou la stratégie du surplomb

REPORTAGELa députée RN est restée très prudente depuis le début des émeutes, laissant le patron du parti Jordan Bardella matraquer l’exécutif sur les plateaux télé
Thibaut Le Gal

Thibaut Le Gal

L'essentiel

  • Marine Le Pen a effectué son premier déplacement post-émeutes, lors d’une déambulation à Beauvais (Oise) ce mercredi matin.
  • Depuis les violences urbaines, l’ancienne candidate RN cultive cette position de surplomb, laissant à Jordan Bardella les formules chocs sur les plateaux télé.
  • La députée d’Hénin-Beaumont est depuis un an obnubilée par la nécessité de se « normaliser ».

De notre journaliste à Beauvais,

A peine sortie du café, Marine Le Pen est assaillie par une foule de curieux, venue réclamer un selfie. Quelques poses tout sourire, puis son équipe lui montre une chocolaterie sur la place Jeanne-Hachette, dans le centre-ville de Beauvais (Oise). « Il fait du chocolat sans sucre ? C’est parfait ça pour le summer body ! » L’ancienne candidate Rassemblement national à la présidentielle n’est pas encore en vacances, mais apparaît déjà très détendue pour sa déambulation dans l’Oise ce mercredi matin.

Marine Le Pen laisse à Bardella les formules chocs

Officiellement, la députée d’Hénin-Beaumont est en déplacement pour « prendre la température auprès des commerçants touchés par la situation économique », rapporte son entourage. Comme souvent, la visite est très cadrée. Marine Le Pen passe d’un hôte à l’autre, tous triés sur le volet par son équipe. Inflation, harcèlement scolaire, place de la voiture, dégradation de HLM… L’ex patronne du RN répond aux inquiétudes des commerçants ou des badauds en (sur) jouant la proximité. « Quand l’on est mère de famille avec des enfants… Moi j’ai connu le problème, oui la voiture est nécessaire… », souffle-t-elle auprès d’un patron de kiosque.

Cette visite intervient après plusieurs jours de discrétion. Au cœur des émeutes, elle a laissé Jordan Bardella se démener dans les médias et sur le terrain. Quand le président du parti martelait des formules chocs sur les plateaux télé, appelant au « sursaut sécuritaire » et « pénal », Marine Le Pen, elle, se tenait à distance. Aucun déplacement dans les villes touchées, la présidente du groupe RN s’est seulement distinguée par un message solennel sur les réseaux sociaux le 30 juin, appelant Emmanuel Macron à rencontrer les responsables de l’opposition. La semaine d’après, elle haussait le ton lors d’une question à Elisabeth Borne à l’Assemblée nationale, lui demandant « de stopper l’immigration anarchique ».

« Ce duo a formidablement bien marché. Bardella est dans son rôle de président de parti, d’aller immédiatement dans les commissariats pour voir les policiers. Marine Le Pen, elle, prend du recul, fixe un cap pour la France avec des solutions sur le moyen et long terme », souligne ce mercredi à Beauvais, Andréa Kotarac, porte-parole du RN.

« Pas besoin d’en faire des caisses »

Face aux troubles, Marine Le Pen a tenté de se positionner au-dessus de la mêlée, bien aidée par les élus de La France insoumise et du camp présidentiel, occupés à ferrailler depuis la mort de Nahel à Nanterre. Par leurs propositions fortes et leurs propos radicaux, les cadres LR ont aussi permis à l’intéressée d’apparaître plus mesurée dans cette séquence. Bruno Retailleau, le patron des sénateurs LR est d’ailleurs peint ce mercredi par Marine Le Pen en « monsieur plus, voire monsieur trop » pour ses propos polémiques sur la « régression ethnique » des émeutiers. Du pain béni pour le Rassemblement national, obnubilé depuis un an par la nécessité de se « normaliser ». Les appels à l’état d’urgence, venus de la droite et d’Eric Zemmour, n’ont pas été suivis non plus par l’élue des Hauts-de-France.

« La sécurité, l’immigration. Ce sont nos sujets de prédilection. On n’a pas besoin d’en faire des caisses, les gens connaissent notre projet », explique un député RN. Une stratégie risquée alors qu’un sondage montre une légère poussée LR pour les européennes ? « La droite n’existe plus alors elle en fait trop. Mais les Français savent qu’elle n’est pas crédible, elle a fait l’inverse quand elle était au pouvoir pendant 15 ans, répond Andréa Kotarac. Nous, on a fait le bon diagnostic depuis des années », dit-il. Au RN, on renvoie à un autre sondage. Selon l’Ifop, Marine Le Pen serait la personnalité politique la moins affaiblie par la séquence, avec 39 % des Français se disant satisfaits par son attitude, devant Emmanuel Macron (33 %), et loin devant Eric Ciotti (24 %) et Jean-Luc Mélenchon (20 %).

« Emmanuel Macron n’a aucune solution »

L’ex patronne du RN reste donc sur cette ligne de retrait. Prudente, elle n’a d’ailleurs pas prévu ce jour-là de visiter les quartiers plus « chauds », qui ont souffert des nuits de violence, se contentant du tranquille centre-ville. Les journalistes l’interrogent sur ce choix : « J’ai demandé, on m’a dit que c’était impossible à sécuriser, mais n’hésitez pas à aller voir si vous le souhaitez », balaye-t-elle. L’élue du Pas-de-Calais souhaite éviter les accusations en récupération et une séquence médiatique qui serait bien plus délicate à gérer. Ciblant le chef de l’Etat, Marine Le Pen pique, mais avec moins de véhémence que par le passé. « S’il ne comprend pas les causes des émeutes, c’est qu’il est incapable de percevoir la réalité, donc il sera certainement incapable de concevoir les réponses qui doivent être apportées », dit-elle.

Jouant les Cassandre, elle renvoie le président à son propre programme présidentiel et ajoute : « Je suis pour la mise en place de la stratégie du pilleur-payeur et du casseur-payeur. S’ils doivent payer toute leur vie, ils paieront toute leur vie », dit-elle, critique sur le plan de reconstruction d’urgence promis par le gouvernement. Une fois le ballet des berlines reparti pour une visite de dernière minute au commissariat local, deux dames discutent autour d’un café. « Il y avait Marine Le Pen ce matin, juste ici. Elle a fait un tour et puis elle est partie ». Trois petites heures, à peine. Suffisant pour imprimer sa stratégie ?