L’armée israélienne va tomber dans le piège de Hamas mais n’a pas le choix

Guerre Hamas-Israël : La bande de Gaza est « une souricière et l’armée israélienne le sait »

piègeUne opération terrestre d’envergure semble se préparer sept jours après l’attaque inédite du Hamas en Israël qui a fait plus de 1.300 morts. Elle s’annonce déjà risquée pour plusieurs raisons
Cécile De Sèze

Cécile De Sèze

L'essentiel

  • Avec son attaque d’ampleur et sanguinaire baptisée « Déluge Al-Aqsa », le Hamas a déclenché la fureur d’Israël.
  • En réponse, le gouvernement de Benyamin Netanyahou a promis d'« écraser et détruire » le groupe armé palestinien, notamment grâce à une opération militaire dans la bande de Gaza.
  • Cette opération ressemble beaucoup à un piège tendu par le Hamas auquel Israël ne pourra échapper.

Le piège est tendu et Israël tombe dedans. Le pays le sait, mais n’a pas le choix. Après l’attaque sur son sol par le Hamas qui a fait au moins 1.200 morts selon le dernier bilan des autorités israéliennes, l’armée se prépare à une manœuvre terrestre sur la bande de Gaza dans le but de « liquider » la structure du Hamas, selon les mots employés par un porte-parole militaire cité par l’AFP. L’opération semble imminente puisque Israël a demandé l’évacuation des populations civiles vers le sud de la bande de Gaza. La libération des quelque 150 otages enlevés par le Hamas fait aussi partie des objectifs de l’armée israélienne. Mais cette invasion au sol, certainement anticipée par le groupe armé palestinien, pourrait coûter très cher à Israël.

Des objectifs difficiles à remplir

« Ecraser et détruire » la structure du Hamas. C’est donc la promesse qu’a faite Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien, à son peuple après l’attaque sanglante et sans précédent menée par le Hamas le week-end dernier. En une seule opération, l’éradication complète du groupe armé semble presque impossible tant la structure politique et militaire est dispersée pas seulement à Gaza mais aussi à l’étranger. « En revanche l’élimination de la menace immédiate d’une répétition de ce qui s’est passé oui », nuance François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) .

C’est pourquoi, « à cet instant précis, nous nous concentrons sur leurs hauts dirigeants, non pas seulement la direction militaire, mais aussi leurs responsables gouvernementaux jusqu’à [Yahya] Sinouar [le chef du Hamas à Gaza]. Ils sont directement impliqués », a détaillé un porte-parole militaire, le lieutenant-colonel Richard Hecht. La question des otages sera aussi centrale car « abandonner un prisonnier aux mains de l’ennemi n’est pas une option dans la mentalité israélienne, qu’il soit vivant ou mort », ajoute Pierre Razoux, directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES) et auteur de Tsahal – Nouvelle histoire de l’armée israélienne (Perrin).

Une souricière attend les militaires

Que ce soit par la mer ou par la terre, l’intervention est attendue, or, selon Isabelle Dufour, directrice des études stratégiques chez Eurocrise, « l’effet de surprise est l’un des éléments fondamentaux d’une opération militaire réussie ». Le Hamas, et ses quelque 35.000 combattants, est préparé à l’opération, c’est même probablement l’effet recherché par son attaque de civils en Israël. « Le Hamas a voulu sidérer les Israéliens par la terreur, le choc et la surprise, et provoquer leur fureur pour les inciter à venir sur un terrain dans lequel ils sont retranchés et qu’ils ont miné et piégé », développe Pierre Razoux. « Et quand on voit le niveau de planification de la première phase de l’opération, on peut s’attendre à une réelle préparation pour la suite », souligne Isabelle Dufour. L’armée israélienne va donc s’engouffrer dans « une souricière, et elle le sait », ajoute-t-elle. La bande de Gaza est un territoire densément peuplé où s’entassent 2,4 millions de Palestiniens.

De plus, « toute l’infrastructure physique et humaine du Hamas est organisée, dans la bande de Gaza, sous terre, dans des immeubles avec un réseau immense de galeries souterraines », rappelle François Heisbourg. Depuis la dernière guerre de Gaza en 2014, le groupe terroriste a eu le temps de développer son espace, de s’armer massivement, et perfectionner un réseau de « galeries entre les différents immeubles », abonde François Heisbourg. Dans ces conditions, les chars d’assaut ne seront pas d’une grande utilité. « Les Israéliens vont devoir y aller à la petite cuillère », illustre-t-il. C’est pour cela que quelque 300.000 réservistes ont été appelés. Mais il y aura forcément des mauvaises surprises, des combats difficiles car « les combats urbains rétablissent l’équilibre des forces malgré la supériorité numérique », des pertes pour Israël et des pertes civiles en nombre, alors que les frappes sur Gaza ont déjà fait plus de 1.300 morts.

Des pertes militaires et civiles inévitables

D’autant que les otages seront probablement utilisés, comme la population de Gaza, comme bouclier humain ou comme outil de chantage. « L’armée et les forces spéciales y mettront le prix mais elles iront les secourir », assure encore Pierre Razoux. Reste à savoir sous quelle forme. Des opérations ciblées de contre-terrorisme semblent être la meilleure option mais aussi l’une des plus compliquées sans localisation précise des otages, leur nombre exact, le nombre de ravisseurs, la topographie des lieux… Selon le Hamas, déjà treize otages, « incluant des étrangers », ont été tués dans les frappes qui tombent sur Gaza depuis le week-end dernier.

L’autre solution est une offensive massive mais extrêmement coûteuse. « Un arbitrage risque alors de se faire entre une opération d’une très grande violence immédiate ou une opération étalée dans le temps », résume François Heisbourg. Dans les deux cas « ce sera soit une opération risquée et coûteuse, soit une opération très risquée et très coûteuse » qui s’annonce pour Israël, ajoute Pierre Razoux.

Le risque d’enlisement

Benyamin Netanyahou a formé un gouvernement d’urgence avec le ministre de la défense, Yoav Gallant, et Benny Gantz, ancien général de brigade. Deux pointures dans la stratégie militaire pour déterminer quelle sera la partition et mettre en musique l’opération. Son succès dépend en effet d’objectifs plus précis que ceux annoncés avec force ces derniers jours.

En fonction de ces objectifs, l’opération pourrait finalement s’éterniser dans le temps, durer des mois, voire des années. Si Israël décide de réinvestir la bande de Gaza complètement, « ils peuvent s’enfermer dans un résultat insatisfaisant sans véritable victoire », analyse Isabelle Dufour. Les combats pourraient se transformer en une guerre d’usure, à l’image de l’Irak, notamment si Israël fait le choix d’une occupation physique de la bande de Gaza. Si l’opération consiste à déloger rapidement et efficacement le Hamas, à qui donner les clés ensuite sachant qu’aucune solution politique n’est aujourd’hui crédible ? Personne n’avait prédit que la guerre d’Afghanistan durerait vingt ans.

Plonger la région dans le chaos

Cette guerre déclarée entre Israël et le Hamas semble entrer dans un plan stratégique plus large. Les objectifs du groupe palestinien sont en effet multiples. Cette opération leur permet de reprendre la main sur le Djihad islamique qui avait depuis quelque temps le vent en poupe, mais aussi de « déclencher le chaos au Proche-Orient », selon Isabelle Dufour. Avec l’opération « Déluge Al-Aqsa », le Hamas « torpille la normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël », affirme Pierre Razoux. Un rapprochement qui aurait enterré la possibilité d’un État palestinien plus ou moins indépendant. Ces affrontements mettent aussi à mal les accords d’Abraham, traités de paix entre Israël et les Émirats arabes unis d’une part et entre Israël et Bahreïn d’autre part.

Notre dossier sur la guerre entre Israël et le Hamas

Avec les nombreuses pertes civiles annoncées, Israël pourrait également devenir perdant sur le plan de la communication et s’attirer de plus en plus de critiques. « En poussant Israël à surréagir, l’attaque du Hamas entend isoler son ennemi sur la scène internationale », met en avant Pierre Razoux. Aujourd’hui, ni pour l’un ni pour l’autre, un retour en arrière semble envisageable. « Je ne vois pas de bonne issue », souffle Isabelle Dufour selon qui « le Hamas a relancé le conflit pour dix ans sans aucune solution négociée possible ». Un piège tendu qui ne pourrait faire que des vaincus.