La jeunesse algérienne veut en finir avec Bouteflika et la crise sociale

Manifestations en Algérie: La jeunesse veut en finir avec Bouteflika et la crise sociale

DEPRESSIONLe système politique n'est pas le seul à être directement visé par les manifestations algériennes
Jean-Loup Delmas

Jean-Loup Delmas

Il y a les revendications politiques et la colère contre un système à bout de souffle et dépassé. Mais il y a aussi, dans les manifestations qui secouent l’Algérie, une crise sociale et économique dont les stigmates n’ont jamais été aussi visibles. Et qui de mieux que la jeunesse pour l’incarner ?

Quasiment un Algérien sur deux a moins de 25 ans (contre environ 30 % des Français). Une jeunesse très nombreuse mais aussi sévèrement touchée par une crise de l’emploi qui la frappe de plein fouet. En septembre 2018, le taux de chômage du pays était de 11,7 % pour l’ensemble de la population, mais atteignait 29,1 % pour les moins de 24 ans. Pour les « adultes » (individus dont l’âge est supérieur à 25 ans), ce chômage n’est que de 8,9 %.

Flou sur l’avenir

Ce manque d’embauches est difficile à vivre, surtout quand les jeunes se savent si nombreux à en chercher : « Ce qu’on ressent le plus, c’est un flou sur notre avenir. On a l’impression que le train est passé et qu’on a clairement loupé la locomotive », dépeint Aziz, étudiant en médecine algérien de 22 ans, mobilisé pour les manifestations. « Plus que d’un printemps arabe, on rêve d’un futur qui se précise. »

Avant les manifestations, la jeune génération algérienne avait l’habitude de broyer son spleen en silence. « Au-delà de la seule question du chômage, on ne voyait pas quel rôle on pouvait jouer dans la société, reprend Aziz. Quand on est 50 % de jeunes dans un pays, on se sent tous un peu orphelins. C’est comme si personne ne nous avait préparé le terrain ou fait une place. On arrive sur le marché du travail dans un pays anachronique, qui n’a pas été conçu pour nous voir si nombreux et si présents. »

C’est évidemment Bouteflika qui cristallise le mécontentement de la jeunesse et ce sentiment d’inadaptation du pays à ce flux de jeunes. « Comment tu veux gouverner un pays dont la moitié de la population n’était pas née quand tu es arrivé au pouvoir ? On a le même président depuis notre naissance, nous avons changé et grandi, il serait temps qu’il change aussi », s’emporte le jeune homme.

Le coup de la panne de pétrole

Un avenir d’autant plus imprécis que l’économie algérienne est ultra-dépendante du cours du pétrole, sur lequel elle a peu son mot à dire. Le roi des hydrocarbures représente 95 % des exportations et 60 % des recettes fiscales, excusez du peu. La récente chute de prix du baril de brut a d’ailleurs durement affecté la société, et lui a fait prendre conscience de la fragilité de son système économique reposant sur un or noir bien indécis.

Sélim, étudiant en informatique de 24 ans, a bien son avis sur la question : « Comme d’habitude en Algérie, on attend que le problème arrive avant de chercher des solutions. On aurait aimé qu’au lieu d’acheter la paix sociale, qui est en train de se retourner contre eux, les dirigeants diversifient nos activités économiques. Qu’on fructifie cette richesse au lieu de bêtement l’épuiser… Ce qu’on montre aussi en manifestant, c’est que le pays est vivant, qu’il peut bouger, avancer. »

Malgré sa volonté d’agir, Sélim peine, comme Aziz, à imaginer son futur, même s’il le rêve plein de liberté : « C’est un peu comme un entretien d’embauche, lorsqu’on demande " Où vous voyez-vous dans cinq ans ? " Je crois que l’Algérie ne sait pas répondre à cette question. »

Retrouver la fierté du pays

Sélim poursuit : « On est un pays magnifique mais qui ne sait pas se valoriser. L’Algérie se cherche constamment, on aimerait que le pays soit aussi fier de lui que ses habitants en sont fiers. On ne veut pas de l’exil pour trouver du travail ailleurs, on veut participer à la construction d’une Algérie nouvelle. »

L’écho de ces manifestations à l’internationale fait d’ailleurs plaisir pour ces jeunes, comme l’atteste Aziz : « Quand on parle de rendre sa fierté au pays, ça passe aussi par là. Jamais le monde n’a parlé de nous de manière aussi positive. Il y a toujours un peu de paternalisme dans les discours, mais quitte à être vus comme des gosses, autant être regardés avec admiration. »

Sélim va plus loin : « Ces manifestations, c’est aussi un moyen pour nous de montrer qu’on est là, et de se rassurer : oui on peut faire bouger les choses, oui, la jeunesse a un poids et oui l’Algérie en a fini avec l’inertie. »