Procès des policiers de la Bac : « Je n’ai jamais reçu d’argent ou de Rolex », jure le brigadier accusé d’être un ripou
PROCES•De nombreuses conversations captées à l'insu de cette équipe de la Bac laisse envisager de nombreuses dérives: corruption, violence, procédure truquée
Caroline Politi
L'essentiel
- Huit personnes, dont six policiers de la Bac du 18e arrondissement, sont jugées jusqu’à jeudi dans une affaire de corruption sur fond de trafic de drogue.
- Au cœur des accusations : le brigadier Karim M., soupçonné d’être à la tête de ce réseau. Il encourt dix ans de prison et un million d’euros d’amende.
- Depuis l’ouverture du procès, il n’a eu de cesse de nier ces accusations, reconnaissant seulement faire appel à des « indics ».
Au tribunal correctionnel à Paris,
Qu’espéraient obtenir le brigadier Karim M. et son équipe en proposant à des dealers de la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement de Paris, de prendre « l’assurance » ? A en croire le policier déchu, dans le box des prévenus de la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris, il s’agissait avant tout de soutirer des informations aux délinquants en leur faisant miroiter une relative impunité. L’accusation, elle, le soupçonne d’avoir mis en place un système de racket de trafiquants de drogue, assurant la protection de ceux qui s’y soumettaient, interpellant les autres.
« C’était du bluff », « un rôle comme au théâtre », répète inlassablement le prévenu, alors que le tribunal diffuse plusieurs extraits de conversations captées à l’insu de cette équipe de la Bac, dans leur véhicule. Pourquoi avoir dit à ce dealer, un soir d’avril 2019 qu’il n’allait pas tarder à venir le « sauter » (l’interpeller en déduit-on) après lui avoir martelé qu’« on ne travaille pas sans assurance sur cette placette ». Quid de ce guetteur embarqué dans le véhicule trois semaines plus tard. Direction : Aubervilliers, hors de la zone de compétence de la Bac. Là encore, le brigadier Karim M. lui promet une interpellation rapide. A moins qu’il ne prenne « l’assurance ». Dans ce cas, il se verrait octroyer un « terrain ». « Je te donne la placette », promet-il, un lieu où le trafic peut rapporter « 15.000 euros par mois ». Le jeune homme de 19 ans, manifestement impressionné, esquive, promet d’y réfléchir.
« On a l’impression d’un avertissement »
L’homme se défend de toute corruption, tout juste reconnaît-il des méthodes peu académiques pour remplir les objectifs imposés par sa hiérarchie. Il affirme qu’il prêchait le faux pour obtenir le vrai, en l’occurrence des informations sur les têtes du réseau ou le mode de fonctionnement de tel ou tel point de deal. La présidente, Isabelle Prévost-Desprez, est circonspecte. « On a l’impression d’un avertissement. » Et qu’obtenaient ces indics officieux en échange de renseignements ? « Rien, on aurait exploité ces informations. » Cette fois, la magistrate peine à cacher son agacement. Depuis l’ouverture du procès, l’homme louvoie, répond souvent à côté ce qui l’oblige à répéter, livre des explications farfelues. « On a du mal à comprendre qu’ils travaillent sans contrepartie », insiste-t-elle. Le policier finit par reconnaître qu’il leur faisait miroiter une protection policière, « le fantasme de tous les dealers ».
Si l’affaire a éclaté en juin 2019, à la suite de la dénonciation d’un de leurs collègues, un policier de la brigade des Stups affirme avoir donné l’alerte dès 2018 sur les méthodes de Karim M. Plusieurs de ses indics lui faisaient remonter des rumeurs au sujet de cette « assurance » et de remises d’enveloppes. L’une d’elle aurait même été filmée à Vincennes. « Je n’ai jamais touché ni argent ni Rolex », jure le prévenu, estimant que ces rumeurs visaient à le déstabiliser parce qu’il faisait du bon travail. A quelques mètres de lui dans le box, une « figure du quartier », également jugée pour corruption, affirme pourtant lui avoir remis 80.000 euros en échange de l’interpellation de deux hommes « encombrants » pour ses affaires.
« On a déshonoré notre métier »
Si les cinq autres policiers jugés dans ce dossier prennent leur distance avec leur ancien chef, la diffusion d’autres sonorisations laisse penser que leurs pratiques n’étaient guère plus louables. L’interpellation d’Ibrahima D. – qui s’est faite en l’absence de Karim M. – a jeté un froid dans la salle d’audience. Pendant de longues minutes on entend cet homme se faire passer à tabac à l’arrière du véhicule. « C’est insoutenable d’entendre un truc comme ça », lâche la présidente. Il n’y a besoin d’aucune image pour deviner la violence des coups. A la barre, le gardien de la paix Alexandre C. les reconnaît, tout comme il avoue avoir placé deux galettes de crack sur lui, confisqué la veille à un autre dealer. « Parce qu’il avait avalé la drogue », a-t-il plaidé, devant la magistrate, sidéré.
« Vous vous rendez compte que c’est salissant pour la profession, pour l’ensemble des citoyens ? », lui lance-t-elle. Droit comme un « i », les mains jointes devant la barre, le prévenu tente de faire amende honorable. « On a déshonoré, peut-être pas notre pays, mais notre métier, les policiers qui travaillent bien. » L’homme qu’ils ont été interpellés a été condamné à 18 mois de prison ferme. Eux encourent de trois à dix ans de prison.