Pédocriminalité : Derrière la chaine Telegram qui vendait des sextapes d’ados, un réseau très jeune qui interroge
INFO « 20 MINUTES »•Dix personnes, dont la moitié âgée de moins de 20 ans, sont soupçonnées de faire partie d’un réseau de partage de fichiers pédocriminels et seront jugées dans les mois à venir
Caroline Politi
L'essentiel
- Vendredi, le parquet de Paris a annoncé que dix majeurs soupçonnés d’avoir participé à une chaine Telegram qui diffusait des contenus pédocriminels seraient jugés.
- L’affaire interpelle tant par la structuration de ce réseau que par l’âge de la majorité des suspects.
- Six mineurs ont, par ailleurs, été interpellés lors de ce coup de filet.
C’est une affaire qui inquiète autant qu’elle questionne les plus fins connaisseurs de ce genre de dossier. « C’est la première fois que dans une affaire pédocriminelle, on s’interroge autant sur les motivations des suspects », confie le capitaine de gendarmerie Julien C., chef de brigade au sein de l’unité nationale cyber. Vendredi, dix hommes, âgés de 19 à 41 ans, soupçonnés de faire partie d’un réseau particulièrement actif de partage de fichiers pédocriminels, ont été déférés, a annoncé le parquet de Paris. Par ailleurs, selon nos informations, lors du coup de filet qui a mobilisé plus de 150 gendarmes dans dix départements, six mineurs ont été interpellés.
Retour en mars 2023. Les gendarmes de l’unité nationale cyber découvrent au gré d’une enquête – déjà sur la pédocriminalité en ligne – l’existence, sur le réseau social crypté Telegram, d’une chaîne particulièrement inquiétante. Son accès est totalement ouvert : pour s’y abonner, il suffit d’en connaître le nom. Sur le fil, quelques photos pédocriminelles sont accessibles mais la spécificité est ailleurs : les administrateurs proposent pour des prix allant de quelques dizaines à une peu plus d’une centaine d’euros des « packs » contenant des dizaines voire des centaines de photos et vidéos pédocriminelles.
15.000 photos et vidéos pédocriminelles diffusées
« D’habitude, dans les milieux pédocriminels, les fichiers s’échangent gratuitement, principalement sur le darknet, précise le capitaine Julien C., qui a dirigé les investigations. Il y a parfois des fichiers payants ou des « appels aux dons » mais ce n’est pas une composante de ces réseaux, c’est très ponctuel. Là, nous sommes face à des gens qui se sont organisés pour diffuser, à grande échelle, du contenu pédocriminel. » Selon le parquet de Paris, pas moins de 15.000 photos ou vidéos – probablement beaucoup plus dans les faits – auraient ainsi été « achetées » en un an. Le bénéfice de ce trafic est estimé à plus de 50.000 euros sur cette période.
Parmi ces fichiers, les enquêteurs ont découvert de nombreuses sextapes d’adolescents. « Nous essayons encore d’identifier l’origine des fichiers qui s’échangeaient, poursuit le capitaine de gendarmerie. Certains circulaient déjà sur le darknet. Le problème, c’est qu’une fois que ces images se retrouvent sur le net, elles rebondissent de site en site, c’est très difficile de les supprimer. » Pour les tracer, toutes ces images sont comparées à la base de données du centre national d’analyse des images pédopornographiques. Mais la tâche s’annonce particulièrement fastidieuse : lors des perquisitions, 30 ordinateurs, 27 téléphones portables et des consoles de jeux qui servaient de moyens de communication via des jeux en ligne ont été saisis. Autant d’éléments qui seront passés au crible.
Des suspects très jeunes
Il aura fallu près d’un an aux enquêteurs pour remonter les ramifications de ce réseau. Si la chaîne Telegram est consultable par tous, les administrateurs et gérants sont particulièrement méfiants et multiplient les stratagèmes pour rester anonymes. Pseudonymes, messages qui s’effacent au bout de quelques heures, logiciel qui empêchent les captures d’écran ou les enregistrements… Même la piste de l’argent est compliquée à suivre : une partie des « packs » a été payée en cryptomonnaie.
Mais à mesure que les investigations avancent, les enquêteurs découvrent un réseau particulièrement structuré. « Ce qui est inhabituel dans ce réseau, c’est qu’il est organisé pour faire de l’argent, poursuit le capitaine Julien C.. Cela interroge vraiment sur la motivation des suspects : est-ce simplement pécuniaire ? Est-ce la transgression d’un interdit ? Certains nourrissent-ils une attirance pour les enfants ? Peut-être un peu de tout cela à la fois. » De même, le profil des suspects est très inhabituel : la plupart d’entre eux sont très jeunes. Parmi les dix personnes déférées, seules deux ont plus de 30 ans et la moitié a moins de 20 ans. Ils seront jugés d’ici quelques mois pour détention et diffusion en bande organisée d’images pédopornographique et, pour deux d’entre eux, pour administration de la chaîne qui diffusait ces contenus.
« Ce réseau rend service aux prédateurs »
Quant aux mineurs interpellés, les soupçons portent principalement sur des faits commis au préjudice de jeunes filles de leur âge ou d’un âge proche. Toutefois, selon une source judiciaire, certains profils inquiétants se sont révélés, à l’instar de ce jeune garçon qui utilisait des photos ou vidéos de jeunes filles obtenues sur ce réseau pour ensuite piéger ses camarades de classe en les obligeant à se masturber en live.
Reste qu’au-delà des motivations, cette chaîne a permis une diffusion massive des images pédocriminelles. Un véritable service rendu aux prédateurs, déplore le capitaine Julien C. « La diffusion d’images de ce type peut faire basculer dans le passage à l’acte des personnes qui s’interrogeaient sur leur attirance pour des mineurs. » Sans parler des répercussions pour les victimes de ces films et vidéos dont le calvaire est sans fin.
À lire aussi