Comment Angoulême est devenue la capitale européenne du manga
festival•Le festival international de la bande dessinée d’Angoulême accueille chaque année de grands noms du manga
Benjamin Chapon
L'essentiel
- La 51e édition de la grande messe du 9e art s’est ouverte ce jeudi 25 janvier à Angoulême.
- L’événement est de plus en plus attractif pour les auteurs japonais, qui viennent y découvrir d’autres façons de travailler.
- La France est le deuxième plus gros consommateur de mangas, après le Japon. Cette année, les trois masterclasses du festival d’Angoulême sont d’ailleurs consacrées à des mangakas de renom : Moto Hagio (Le clan des Poe, Barbara…), Hiroaki Samura (L’Habitant de l’infini) et Shin’ichi Sakamoto (Innocent - Rouge, #DRCL midnight children).
«Oh vous êtes Français ? D’où venez-vous ? - Paris. Enfin, Versailles. - Ha… Beaucoup de Japonais rêvent d’y aller… - Pas vous ? - Non, moi, si je vais en France, je rêve d’aller à Angoulême… »
Celle-là, on ne l’avait pas vu venir. Il s’agit là d’une discussion informelle avec Haru Saito, toute puissante directrice de l’illustration de Creatures Inc, le studio qui crée les cartes Pokémon. La jeune femme travaille au quotidien avec la crème des créateurs graphiques du Japon. Qu’aimerait-elle faire à Angoulême ? Une croisière sur la Charente ? La découverte des vignobles du Cognac ? Non, participer au festival de la BD bien sûr.
Des stars et une myriade d’auteurs
Alors que le festival, qui tient sa 51e édition jusqu’à dimanche, célèbre les 20 ans de la création de son Espace Manga, il peut aujourd’hui se targuer d’être parvenu à attirer de très grands noms de la scène manga. Cette année par exemple, font le voyage Moto Hagio, Hiroaki Samura et Rintarō. Ces noms ne vous disent peut-être rien mais on a là un panel impressionnant de la scène manga : une mangaka qui en cinquante ans de création a révolutionné le genre romantique, la légende du manga de sabre et le réalisateur de la série culte Albator. L’an dernier, c’était Hajime Isayama, auteur de L’Attaque des Titans. Les années précédentes, se sont succédé Leiji Matsumoto, Jirô Taniguchi, Katsuhiro Otomo, Junji Itô, Rumiko Takahashi…
Une litanie de noms qui ne donne pas la pleine mesure de l’essor de la colonie japonaise qui vient désormais chaque année sur les rives de la Charente pour le dernier week-end de janvier. Après de nombreuses années d’errements où, malgré les vœux pieux, le manga était quasi absent, le Japon a enfin un siège permanent au festival.
Circuit découverte
Retour à Tokyo où Makoto Wada, directeur artistique du magazine Monthly CoroCoro Comic, confirme : « Angoulême est devenu connu des auteurs japonais depuis quelques années. Ça a commencé juste avant le Covid et là, c’est très fort. De nombreux auteurs rêvent d’y aller pour découvrir d’autres façons de travailler. Les auteurs de mangas ne fonctionnent pas du tout comme les auteurs européens. L’industrie n’est pas la même. Et il y a une forte curiosité de découvrir tout ça. »
« Les auteurs japonais ont un rythme ahurissant, confirme Tony Valente, auteur français du manga à succès Radiant. Ils ne travaillent pas à la chaîne mais avec une vraie logique industrielle. Pour eux, l’auteur qui travaille seul pendant un an sur une seule BD, c’est de la science-fiction. » La French Touch (ou plutôt, la Frenchy-Belgian Touch) agit ainsi comme un aimant.
Reconnaissance et fierté
Hajime Isayama, invité star du festival l’an dernier, avait confié, lors d’une master class, sa joie de découvrir la richesse formelle et narrative de la bande dessinée européenne. Selon un membre de l’équipe chargé de son accueil, il est reparti avec une centaine de BD et énormément de cartes de visite d’auteurs. Le mangaka avait aussi mentionné l’immense honneur que représentait, à ses yeux, le fait d’être invité à Angoulême. Du point de vue de ses fans, l’honneur était plutôt qu’il ait daigné accepter l’invitation…
« Ça a mis un certain temps mais ces dernières années, le festival a trouvé la recette pour attirer et recevoir les auteurs japonais et leurs délégations, nous confie un proche observateur du festival d’Angoulême. Il y a une manière de faire, un protocole à respecter. Mais une fois que la confiance est établie, les Japonais sont très fiers de venir. » Habituées des conventions américaines commerciales, qui se sont exportées en France depuis une dizaine d’années, les délégations japonaises n’ont longtemps pas su comment appréhender les invitations émanant du festival d’Angoulême. « Ce n’est pas une question d’argent ou de rémunération, explique Sophie Tojiima, traductrice franco-japonaise qui travaille avec des mangakas. C’est juste que les Japonais ne comprenaient pas ces invitations. C’est très insolite, de leur point de vue, d’inviter un mangaka seul, uniquement pour discuter avec lui et exposer son travail. »
Pas là pour coincer la bulle
Outre un fossé culturel enfin comblé, il existe un autre élément essentiel de la popularité du chef-lieu de la Charente au pays du yen déclinant : le MID, marché international des droits. Chaque année, en marge du festival, se tient un très important marché où éditeurs et investisseurs du monde de la BD rencontre des studios d’animations, des chaînes de télé, des producteurs de films, des plateformes de streaming… Bref, ça parle droits d’auteur et d’exploitation, adaptations et gros sous.
Ainsi, les délégations japonaises ne viennent pas à Angoulême pour coincer la bulle. Dans un marché concurrentiel et en pleine explosion, les rencontres de visu ont toujours une valeur à part. Même le décor hivernal charentais vaut mieux qu’un mail ou une conf-call sur Zoom. « Il serait naïf de penser que les Japonais ne viennent que pour le soft power, nous expliquait Mehdi Benrabah, directeur éditorial chez Pika Edition, lors de la venue de Hajime Isayama. Le manga est un marché qui évolue très très vite, et en Europe aussi. Les Japonais savent qu’ils doivent être là aujourd’hui pour y être encore demain. »
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