Les promesses du Web 3 sont-elles tenables ?
TECH•Confidentialité, pseudonymat, décentralisation, alternative à l’oligopole des grandes plateformes, telles sont les promesses du Web 3. Dans les faits, sont-elles vraiment tenables ?Lisa Debernard
«Bien qu’ils nous donnent le sentiment que l’on peut réduire le flux de données qu’on leur partage, les Gafam veillent à toujours garder assez d’informations pour en monétiser l’accès à ceux qui veulent faire de la publicité ciblée », analyse Yosra Jarraya, directrice générale d’ Astrachain, une société spécialisée dans la data privacy, la cybersécurité et le cloud. Une attitude qui motive le changement de paradigme induit par le Web 3. Ce nouvel idéal, dans lequel chacun deviendrait un chaînon d’un Internet mondial basé sur la blockchain.
La blockchain : maillon de la révolution
Avec le Web 3, fini les autorisations d’accès gérées par une plateforme unique puisque chaque internaute devrait disposer d’un seul compte personnalisé, créant l’enregistrement sur la blockchain publique de toutes ses activités. Plus important encore, place à la décentralisation : « Ce moyen technique par lequel plusieurs entités [ndlr : ici les internautes] travaillent de concorde et se valident mutuellement dans leur manière de fonctionner », comme l’explique la DG d’Astrachain. Concrètement, cela signifie que dès qu’un utilisateur publierait un message sur une plateforme, il gagnerait un ou plusieurs jetons pour sa contribution, tandis que d’autres recevraient des tokens pour vérifier cette action. En outre, nos données seraient exemptes de toute collecte et anonymisées grâce à la blockchain avec, à la clé, le choix de ce que l’on accepte ou non de partager. Sur le papier, ce modèle participatif semble donc presque parfait. Dans la réalité, les choses sont plus complexes.
Déjà, parce que technologiquement la blockchain n’en est pas à un stade suffisamment avancé pour « stocker d’importante quantités de données » sans impacter sa performance, explique Yosra Jarraya. « C’est encore trop long et coûteux de valider une requête sur plusieurs serveurs. » Un paramètre qui laisse croire à Florence Sedès, chercheuse à l’Institut de Recherche en Informatique de Toulouse que les technologies du Web 3 seront utiles et effectives « uniquement pour de la transaction de choses privées ou financières » et non sur l’ensemble du Web.
Le Web 3 n'est pas « RGPD compliant »
Puis se pose la question de la réglementation. En l’état actuel des choses, la blockchain ne répond pas aux attendus du règlement général sur la protection des données (RGPD) sur au moins deux points. L’un, concerne l’obligation de savoir localiser l’emplacement de stockage d’une donnée, incompatible avec la blockchain qui multiplie les nœuds de stockage, en plus de leur assurer un caractère confidentiel. L’autre, concerne le droit à l’oubli, en opposition directe avec une technologie pensée pour ne rien pouvoir effacer.
Point sensible de ce système participatif : la capacité d’action de chacun. En effet, nombre des détracteurs du Web 3 mettent en avant le risque de renforcer les inégalités entre citoyens par la fracture numérique, alors qu’au moins une dizaine de millions de Français sont déjà concernés par l’illectronisme. Inégalités qui pourraient se révéler dévastatrices pour la décentralisation, car elle devrait faire face au risque accru de voir la gestion de la donnée tomber entre les mains d’une partie des internautes seulement.
Le Web 3, une technologie de rupture encore immature
Pour Yosra Jarraya, il est évident que « le Web 3 ne peut pas être adopté en tant que tel ». Il faudrait encore une dizaine d’années à cette « technologie de rupture » pour être mature selon la spécialiste. Il n’en reste pas moins que ce projet à déjà des répercussions positives du côté de ceux qui pensent la tech. En témoigne l’émergence de formules intermédiaires, du « Web 2.5 », comme la fragmentation de la donnée sur plusieurs clouds, répondant au besoin d’émancipation et d’autonomie des internautes.